Prison verte - page 2
"Bonjour, mon nom est Jacques, qu'est-ce qu'on te reproche ?"
"Excès de vitesse, une semaine. J'ai de la chance, la patrouille qui m'a arrêtée était à court d'alcootest. Quand je pense que j'aurais pu prendre pour dix huit mois d'enfer vert ... Et toi, pourquoi tu as plongé ?"
"Une sale histoire, on m'accuse à tort d'être membre d'une secte, mon avocate était véreuse, perpette."
"Merde..."
Un silence gêné s'installa. Martin n'avait plus que trois jours à tirer et son compagnon de hutte avait pris perpette. Un ange passa, ricanant.
"Perpette, merde !"
Quand Martin ne savait pas quoi dire, il répétait les derniers mots de la conversation. C'était un tic qu'il avait pris à l'école de vente des concessionnaires Renault.
"Merde, tu l'as déjà dit. Ils t'ont amputé quoi toi ?"
"Je suis entier, ma mère est copine avec la femme du préfet." répondit Martin gêné.
Jacques en avait vu d'autres des planqués, il n'était plus à ça prêt. Il se rappelait Arnaud qui avait débarqué en tenue complète de trekking, sac à dos Apache, chaussures de marche en goretex et tout l'attirail du parfait campeur. Son père était chef du rayon randonnée à Décathlon. Le grand distributeur d'équipement de sport et de loisir avait un contra d'exclusivité pendant sept cents virtuannées avec l'administration pénitencière. Sept cents virtuannées, en considérant les performances du processeur du grand calculateur Green Jail One cela faisait tout de même seize mois du monde physique.
"Te sens pas gêné va, si tu penses à me laisser ton K-Way en partant, j'aurai un bon souvenir de toi. Fais gaffe, t'assois pas là, c'est une fourmilière."
Martin regardais horrifié les fourmis bleu électrique qui grouillaient sur le monticule où il s'apprêtait à s'asseoir.
"Viens plutôt t'asseoir sous la hutte, il va bientôt pleuvoir"
Le ciel semblant lui obéir s'assombrit brusquement.
Sous la hutte, on était à peu près au sec, de grosses gouttes raisonnaient sur la toile du cerf volant qui constituait une partie du toit de l'abri qu'il s'était confectionné. C'était un cadeau d'un ancien codétenu, Fred. Le malheureux avait pris trois mois pour excès de superstition et comportement irrationnel. Faisant valoir la droiture morale de son client, son avocat avait obtenu qu'il puisse emporter avec lui un objet de son choix. L'esprit pratique, Frédéric avait opté pour une casquette. Le juge, anglophone et gâteux, n'avait entendu que la fin de sa demande. Il crut que le condamné avait demandé "a kate", un cerf volant en français. Finalement cela ne s'était pas avéré une mauvaise chose et les cinquante mètres de corde fine et solide étaient sans doutes ce que Jacques possédait de plus précieux en ce monde.
La pluie cessa aussi vite qu'elle était arrivée et la nuit tomba. Grelottant au fond de la hutte, Jacques et Martin se racontaient des histoires pour penser à autre chose qu'au froid mordant de la nuit. Martin achevait de raconter à Jacques l'épisode 2867 du feuilleton hebdomadaire de la Help for Happyness Fundation quand ils entendirent le gargouillis caractéristique de pieds nus marchant dans la boue. Eclairé par la lune, un homme trapu et velu les observait à quelques pas de la hutte. Derrière, d'autres pareils à lui balançaient d'un pied sur l'autre. Le chef, car ce ne pouvait être que le chef, émit un grognement grave. son bras court était prolongé d'un grand os blanc qui lui tenait lieu de massue. Jacques n'eut pas le temps de retenir Martin qui s'avançait l'air confiant pour parlementer.
"Ah, je vois que monsieur est intéressé par la toute nouvelle Renault Coriandre V12 turbo. Monsieur est un homme de goût. Belle voiture n'est-ce pas ?" De toutes façons, s'était dit Martin, ce néhandertal n'a sans doutes pas de langage articulé. Le coup fut si violant qu'il projeta violemment Martin contre un arbre. Le pauvre gisait inanimé son bras faisant un drôle d'angle avec son corps. Jacques ne put s'empêcher de plaindre son compagnon. Une épaule déboîtée, prisonnier des néhandertals, les trois derniers jours de Martin s'annonçaient difficiles. Mais trêve d'apitoiement, il fallait fuir. Trop tard, la petite hutte était encerclée et les hommes singe s'avançaient menaçants, leurs gros yeux noirs brillant de méchanceté sous leur arcades sourcilières proéminentes. Appuyé sur un bâton de ski, Jacques menaçaient ses assaillant avec une raquette de tennis au cordage fatigué. Il ne serait pas dit que Jacques se serait rendu sans combattre. D'un revers habile, un homme singe armé d'un tibia fit voler en éclat la raquette en carbone de Jacques. Tout semblait perdu quand un vent violant venu de nulle part secoua la végétation. Un bruit assourdissant venait du ciel et un petit homme rondelet tomba jusqu'à Jacques, pendu à un filin d'acier.
"Tiens bon Jacques, accroche toi à mon cou, tes amis m'envoient pour te sortir de là."
C'était incroyable, Jacques n'en revenait pas, il connaissait ce petit bonhomme. Son bon samaritain n'était autre que Turtle.
L'hélicoptère filait paisiblement tel un gros coléoptère vers http//www.bounty.planque.com, quand la prison de Jacques ne fût plus qu'un petit point verdâtre perdu à l'un des noeuds du web, il se tourna vers son mystérieux sauveur.
"Vous savez, je vous reconnais, je vous ai vu dans un film quand j'étais enfant."
"C'est vrai Jacques, sur le net, je suis Turtle, l'un des personnages du film Brazil. Mais dans le monde physique mon nom est Yves Rochas, ma société traite de problèmes difficiles sur le net. Et je peux te dire que faire évader un prisonnier de la Green Jail, ça ne se fait pas en deux coups de mulot."
Le monde physique, Jacques ne le reverrait sûrement jamais. Sans doutes était-ce mieux ainsi.
Au raz de l'eau turquoise, un vol de flamands roses planait paresseusement. Jacques, étendu sur un transat, contemplait la longue chevelure auburn d'Annaïs qui descendait jusqu'à ses fesses que dissimulait à peine un charmant bikini rouge et jaune à petits poids. Sentant ce regard tendre posé sur elle, la vahiné se retourna. C'était l'heure de l'apéritif, sur le plateau qu'elle apportait, quelques acras, trois boudins antillais, un bâton de canne à sucre, un citron vert et une bouteille un peu poussiéreuse de rhum agricole. A l'ombre, sous le transat brillaient deux petits yeux noirs pleins de malice. Insouciants, Annaïs et Jacques grignotaient sur fond de soleil couchant. Annaïs prit la main de Jacques pour l'emmener vers leur bungalow goûter à d'autres délices. Une mangouste surgit alors de sous le transat pour les accompagner. Le drôle de petit animal courrait autour d'eux et s'amusait parfois à attaquer la jambe de bois polie de Jacques, essayant de le faire trébucher. Jacques sentait qu'il allait devenir très copain avec sa mangouste. Et puis, s'il prenait l'idée à quelque président du monde physique de le gracier et de lui faire mander un de ces serpents arlequins qu'il avait tant espéré dans la jungle, son petit animal de compagnie saurait sûrement s'en charger. C'était vrai que c'était mieux ainsi, refaire sa vie ici sur l'île avec une vahiné plus vraie que nature.
Qui sait, peut-être pourrons nous avoir des enfants se disait-il.
Mais, assez philosophé pour la journée, déjà Annaïs collait ses lèvres au siennes et entreprenait de le débarrasser de son pagne en plumes de perroquet.
Guillaume Lagaillarde
Le 12 septembre 1997E-mail : lagaillarde@mail.chez.com