Contes culinaires - page 12
Carlos était sans doutes le cuisto le plus respecté de toute la marine espagnole. Certains vieux marins disaient même en cachette du capitaine que, sur le Santa Lucia, c'était lui le vrai maître à bord après Dieu. Et c'était vrai, Carlos était plus qu'un excellent cuisinier. Dans d'autres civilisations on l'aurait sans doutes appelé Manitou ou bien Chaman mais dans la marine de sa majesté, il n'était que cuisto. Comme il avait conscience de son génie, ce manque de reconnaissance sociale le mettait en rage. Bien sûr, c'était une rage contenue et sourde qu'il tenait cachée au fond de son esprit retord et ne laissait échapper que lorsque c'était sans danger pour lui, en brutalisant une prostituée ou un pauvre marmiton. Le seul qui avait mesuré la portée de son pouvoir, c'était le capitaine Castillo. Il avait compris comment, par une infime modification dans l'assaisonnement de la soupe, Carlos pouvait faire souffler sur l'équipage un vent de folie et provoquer la mutinerie. Il savait aussi qu'en fermant les yeux sur les trafics auxquels il se livrait et en l'associant même aux siens cent fois plus lucratifs, il s'assurait un cuisinier qui saurait rendre son équipage d'une fidélité à toute épreuve. Carlos n'était pas fou, il savait qu'il pouvait en deux coups de cuillère à pot s'asservir le capitaine et l'équipage entier. Mais, à quoi bon, il aurait alors eu toute une flotte de guerre à ses trousses et, de toutes façons, il n'était pas capable de diriger un bâtiment de la taille du Santa Lucia. L'accord tacite entre les deux hommes les satisfaisait tous deux. Castillo disposait sans efforts d'un équipage d'une loyauté sans faille et, en échange, Carlos amassait une fortune qui lui permettait de mener à terre une véritable vie de pacha en pension complète dans les meilleures maisons de joie de tous les ports du monde. Cela pouvait durer des années et, d'ailleurs, cela dura de longues années. Jusqu'à une nuit d'octobre sans lune. Le Santa Lucia faisait route vers l'Espagne, les cales remplies d'or et d'épices. Dans l'après midi, la vigie avait repéré les voiles d'un navire battant pavillon anglais. Il n'était pas rare qu'un gros navire montrant cales pleines comme le Santa Lucia se fasse aborder sur la route du retour. Mais le capitaine Castillo n'était pas inquiet, le jour finissait, il pourrait bientôt dérouter et semer son poursuivant à la faveur de la nuit. C'est un jeune marmiton qui sauva le Santa Lucia cette nuit là. Il avait vu Carlos allumer une lanterne au hublot de sa cabine à l'arrière du galion. Sans doutes avait-il conclu en secret un pacte avec l'ennemi. Les largesses du capitaine Castillo, en tous cas, ne devaient plus suffire à assouvir sa soif de fortune et de pouvoir. Au petit matin, le Capitaine Castillo amputa lui même le cuisto de sa jambe gauche à hauteur du genou avec le gros hachoir. Avant, on l'avait soûlé au mauvais rhum pour que la douleur ne lui fasse pas perdre connaissance qu'il puisse voir son pied dévoré par les requins. L'hémorragie fût stoppé avec l'enduit noir qui servait a colmater les fuites de la coque et on l'abandonna à son triste sort sur un radeau fait avec deux vieux tonneaux qui n'étaient plus vraiment étanches. Le capitaine Castillo laissait toujours une chance de survie à ceux qui le trahissaient. Il savait qu'en laissant à son équipage le soin d'imaginer la lente agonie du traître, cela avait bien plus d'effet qu'une exécution classique. La cabine du cuisto fût naturellement attribuée au marmiton. Il y trouva un vieux grimoire de cuisine ouvert a une page sur laquelle, analphabète, il ne put lire la recette suivante:
Avec une lame fine, ouvrir chaque sardine par le dos pour en ôter l'arrête et les entrailles. Le poisson s'ouvre alors comme une petite blague à tabac que l'on farine d'un mélange de farine de piments et de safran pour le faire frire ensuite. Pour se procurer les sardines, il suffit de les pécher, par une nuit sans lune, à la lueur d'une lanterne.
Guillaume Lagaillarde
Le 31 aôut 1997E-mail : lagaillarde@mail.chez.com