Contes culinaires - page 11

 

Carlos n'a pas toujours été le sorcier au pied en bois de l'île aux tortues. De l'âge de seize ans jusqu'à sa trente deuxième année, Carlos avait été Cuisto sur le Santa Lucia. Les plus vieux loups de mer, pourtant avares de compliments, disaient ne pas connaître de meilleur faiseur de tambouille que lui sur toutes les mers et océans du monde civilisé. J'y étais, moi, sur le Santa Lucia ce cent douzième jour de mer où les réserves de nourriture étaient presque épuisées et que nous servions le même gruau de blé fade depuis neuf jours. Le dernier rat avait été déniché et mangé en cachette par un matelot depuis déjà trois semaines. C'est vrai qu'il était violent et parfois même sadique, je le sais car j'étais son marmiton et il me battait souvent sans raisons. Mais c'était un grand cuisinier. L'équipage perdait espoir d'accoster un jour. Les mouettes que l'on apercevait pourtant de temps en temps auraient pu laisser croire la terre proche. Mais, tous les marins vous le diront, on peut voir les mouettes pendant des mois et mourir en pleine mer sans avoir approché le moindre rivage. C'était nuit noire quand un choc sourd à la proue du Santa Lucia le réveilla. Moi, j'aurais bien continué à dormir s'il ne m'avait envoyé un violant coup de genou dans les côtes. Il prit une cordelette, son gros hachoir et me fit signe de l'accompagner avec une lanterne à la poupe. Arrivés sur le Gaillard arrière, il m'arracha la lanterne des mains et la jeta par dessus bord. L'espace d'un instant, je vit une forme ronde flotter. Il jeta son hachoir dans le noir puis, en tirant sur la cordelette ramena la noix de coco. Je n'ai jamais su comment il avait deviné que le choc sur la coque n'était pas celui d'un vulgaire bout de bois. Il faut croire qu'il était déjà un peu sorcier. Ensuite, il dénicha d'une cache qu'il tenait secrète quelques morceaux de couenne de jambon et des hameçons. L'aube était proche, il monta sur le grand mat à la pèche aux mouettes. A cette époque, il avait encore ses deux jambes. Deux journées entières il fit mariner la viande dans le lait de coco auquel il avait ajouté des épices ramenées des Indes. Il menaçait quiconque essaierait de voler les oiseaux de lui couper la langue et de la lui faire manger frite avec de l'ail et du persil. Cela faisait des mois que l'on avait plus ni ail ni persil mais personne pourtant ne mit sa parole en doute. Puis il pela et coupa en quatre de drôles de tubercules jaunes qui avaient la taille de belles pommes qu'il ajouta à la viande marinée. Il fit cuire longtemps à feu doux. Ce soir là, la ration quotidienne fût grandement améliorée et l'équipage repris confiance en l'avenir. La nuit qui suivi, je rêvais nos cales pleines d'or et d'épices ramenés des Amériques. Je ne savais pas encore qu'il s'agissait d'un rêve prémonitoire.

 

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Guillaume Lagaillarde
Le 31 aôut 1997

E-mail : lagaillarde@mail.chez.com

 

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