Contes culinaires - page 10
Naya se souvenait. C'était le petit matin, perchée sur le dos d'un éléphant elle s'enfonçait dans la jungle quittant le village en catimini. Ses filles jumelles étaient cachées dans un panier en nattes qu'elle portait en sac à dos. Elle emportait avec elle ses seules possessions, des objets auxquels elle ne se sentait pas vraiment attachée mais qu'elle ne quittait pourtant jamais, par habitude. Il y avait une impressionnante collection de couteaux de toutes tailles dans un étui en cuir, une vieille Kanashnikov qu'on lui avait mise entre les mains pour ses douze ans, son treillis et son casque de Kmer rouge. Le plan était simple, elle rejoindrait son mari à Kampot où ils vendraient l'éléphant et la mitraillette pour payer le passeur. Son mari était mort pendant l'attaque de la jonque et dans la fuite, elle avait été séparée des jumelles. Aujourd'hui ses filles avaient vingt trois ans. Elle les avait retrouvées quatre ans auparavant, toutes deux étudiaient le droit à Yale. Les petites venaient la voir chaque année, elles avaient fait quelques progrès en Français mais disaient ne pas avoir le temps d'apprendre le Cambodgien qui ne leur serait d'aucune utilité dans leur vie professionnelle. Naya était frustrée de ne pouvoir communiquer davantage avec ses enfants mais elle se faisait une raison. Après tant d'années de deuil, les savoir vivantes et du bon côté de la barrière, celle qui sépare les nantis de ceux qui n'ont rien, devait suffire à son bonheur. C'était l'été, ses filles arriveraient dans l'après midi et elles voudraient sûrement manger quelque chose de frais. Elle préparait un Bô Bun. Les longues pâtes blanches avaient été cuites dans l'eau et refroidies à l'eau froide, elle avait fait sauter un peu de buf avec du curry, il y avait dans des bols, pèle-mêle des germes de soja, de la menthe, du coriandre, des cacahuètes pilées et un petit pot d'huile de sésame. Dans un plat creux, elle préparait un nuoc-mam très dilué avec un peu de sucre, un ail écrasé et une carotte râpée. Ses employeurs étaient en vacances et lui avaient laissé la maison. Depuis qu'ils l'avaient vu maîtriser un dogue Allemand qui avait sauté la barrière et fonçait, babines retroussées sur Cassandre, ils étaient moins inquiets de lui laisser la maison pendant leur absence. Elle saurait protéger leurs tableaux face à d'éventuels voleurs. Naya était donc seule dans sa cuisine, transformant les tonnes d'aliments achetés la veille en une féerie de plats multicolores qu'elle entassait dans le frigo et le congélateur pour les deux semaines avec ses enfants. Elle était triste car elle aurait voulu apporter à ses filles autre chose que des millions de calories asiatiques. Mais les deux seules choses qu'elle savait faire c'était la cuisine et la guerre. Et elle se voyait mal à plat ventre dans le jardin avec les deux jeunes filles habillées en treillis en train de tendre une embuscade au facteur. Elle se haïssait de savoir si peu de choses utiles. C'est pour cela qu'elle n'avait jamais osé apprendre à la petite Cassandre son art culinaire. Elle se disait que si elle avait eu ses filles à l'âge de Cassandre, elles seraient devenues, comme leur mère, des petites reines des casseroles prisonnières de la cuisine. Jamais elles ne seraient devenues les avocates en herbe qu'elle connaissait si peu. Elle craignait que ses filles ne s'ennuient, c'était la première année qu'elles venaient si longtemps. Mais, finalement ses craintes furent vite balayées, le taxi déposa les jumelles, elles passèrent des vacances inoubliables, alternant cuisine traditionnelle, cinéma et Mac Donald. Elles parlèrent aussi énormément, les jumelles avaient toutes deux eu cette année là leurs premières peines d'amour et de femmes, thème magique qui a le pouvoir de rapprocher de leur maman toutes les filles du monde.
Guillaume Lagaillarde
Le 31 aôut 1997E-mail : lagaillarde@mail.chez.com