Contes culinaires - page 19

 

Clémentine était avocate spécialisée dans les divorces par consentement mutuel. C'était un métier assez facile qui lui permettait de gagner très confortablement sa vie. Les couples qui venaient la voir étaient tristes et fatigués de vivre ensembles. Mais les amants d'hier gardaient suffisamment de considération l'un pour l'autre ou tout simplement de dignité pour ne pas s'envoyer la vaisselle à la figure ou couper en deux le poisson rouge pour que chacun en ait sa part. Clémentine aimait bien la plupart de ses clients. C'était des gens sensés qui s'étaient rendus compte que le mariage n'était pas fait pour eux ou, en tout cas, que cette femme là ou cet homme ci n'était pas aussi idéal qu'ils l'avaient cru. Lorsqu'un candidat au divorce lui plaisait plus particulièrement, elle le prenait pour amant quelques temps. C'était pratique car, en général, ces hommes là avaient déjà eu leur dose d'amour fusionnel et ne la collaient pas trop. Elle avait bien essayé aussi quelques femmes mais celles-ci s'étaient révélées finalement plus difficiles à gérer. Elle n'était tombée que sur des filles jalouses qui ne supportaient pas qu'elle pose son regard sur une autre, encore moins sur un autre. Ce matin là le couple était l'un des plus beau qu'elle eut jamais rencontré. Judith était une grande fille mince et blonde avec de grands yeux dorés et un rire cristallin. Quand Clémentine lui demanda ce qui la faisait rire, elle répondit que c'était le tableau qu'elle avait derrière son bureau qui lui disait des choses. Son mari la regarda d'un œil sévère et elle ne raconta pas ce que lui disait le tableau. D'ailleurs, qu'aurait bien pu lui dire un rail de chemin de fer rouillé et cassé en son milieu sur fond ocre. Le mari était élégant, brun et assez grand. La quarantaine, il était banquier, ce que ne laissait pas deviner son teint halé et le corps musclé que Clémentine, en spécialiste, devinait sous sa chemise de lin. Le dossier était facile. Les époux étaient unis sous le régime de la séparation des bien et des acquêts, Judith s'était marié sans dote et ne désirait rien posséder, ce qui convenait parfaitement à Amaury qui respectait son souhait de ne rien avoir à lui devoir. Amaury n'était pas de cette sorte d'homme qui insiste pour subvenir aux besoins de ceux qu'il aimait. A la surprise de Clémentine, c'est Judith qui fit le chèque pour la première consultation. Il se passa d'ailleurs une chose étrange, le bic jaune posé sur son bureau sauta jusqu'à la main de Judith comme une petite grenouille apprivoisée. L'appartement en face du cabinet d'avocat était à louer et, naturellement, Judith qui en cherchait un s'y installa. Propriétaire de tout l'étage, Clémentine remplissait, comme la loi l'y obligeait lorsque le locataire était une femme vivant seule, le certificat d'hébergement. La dernière question du certificat était une copie d'un texte de loi de la fin du second millénaire : "Loi Debré, article 121 : l'hébergeant se doit de signaler ici tout comportement ou détail qui lui aurait semblé anormal ou du moins inhabituel chez l'hébergé." Respectueuse de la loi dont elle avait, à sa modeste échelle, le vague sentiment d'être un peu l'instrument, Clémentine relata du mieux qu'elle put l'épisode du stylo apprivoisé et décida de laisser sous silence celui du tableau qui n'avait rien de factuel. Un après midi où les deux couples qu'elle devait voir avaient annulé leur consultation, Clémentine décida d'inviter sa nouvelle locataire pour le thé. Elle n'était pas ce que l'on appellerait un cordon bleu mais il y avait une chose qu'elle avait appris à faire, c'était la salade d'oranges. Elle pelait des oranges et des mandarines qu'elle coupait en tranches fines pour les disposer dans un grand plat ovale et les napper d'un peu d'huile d'olive. Le dosage était délicat car il fallait que l'on sente le goût sans pour autant pouvoir deviner que c'était de l'huile d'olive. Par jeu, Clémentine aimait jauger son convive et mettre la quantité exacte d'huile qui lui convenait. Quand l'homme lui demandait ce qui donnait ce drôle de goût aux fruits, elle prenait son air mutin et minaudait que ce n'était pas bien galant de lui demander dès le premier soir de dévoiler ses secrets de cuisinière. Mais Judith n'était pas un homme et elle fit remarquer tout de suite que c'était une excellente idée d'avoir mis quelques gouttes d'huile d'olives dans les oranges. Très vite, Clémentine et Judith se sentirent complices. Elle parlèrent, cet après midi là, des hommes qu'elles avaient connus mais aussi des endroits où ils les avaient embrassées pour la première fois. Venise, le duty free shop de l'aéroport de Dubaï, le troisième rang d'une salle de cinéma, le pas de leur porte, une plage de galets, chacune relatait les détails émouvants ou cocasses de certaines situations. Distraitement Judith faisait voleter la jupe de Clémentine. Les drôles de relations qu'entretenait Judith avec les objets n'étonnaient plus Clémentine car la soirée était déjà bien entamée et elles avaient attaqué le fût de rhum, cadeau du patron du bar antillais du rez de chaussée. Elles firent l'amour d'abord un peu maladroitement car c'était la première fois que Judith faisait cela avec une femme. D'ailleurs, elle avait l'impression que c'était la première fois tout court. Non que son mari ne lui eusse apporté pleine satisfaction en la matière. Mais c'était la première fois qu'elle donnait à l'autre un plaisir qu'elle connaissait et savait identique au sien. Tout allait bien. Judith et Clémentine étaient amoureuses comme jamais elles ne l'avaient été et leurs appartements séparés leur permettaient d'entretenir cet amour en se ménageant une dose suffisante d'autonomie. Pourtant, un matin qu'elles se réveillaient ensemble dans le grand lit à baldaquins, Clémentine trouva son amante fanée. D'habitude, Judith faisait voler le plateau déjeuner jusqu'au lit et jouait à faire grimper les sucres dans les bols de café. Mais ce matin là, c'est à pieds que Judith alla chercher le petit déjeuner. Elle s'assit sur le bord du lit et dit à Clémentine qu'elle devait rentrer chez son mari. bien sûr, elles décidèrent de rester amies et Clémentine était souvent invitée chez Amaury et Judith. Mais Judith avait l'air mélancolique. Un mois après sont départ de chez Clémentine, Judith mourut dans la rue, écrasée par un piano à queue. Lorsque les gendarmes interrogèrent les propriétaires du piano, ils dirent avoir été tranquillement installés au salon avec des amis quand le piano s'est mis à marcher jusqu'à la fenêtre pour sauter s'écraser sur une passante cinq étages plus bas.

 

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Guillaume Lagaillarde
Le 31 aôut 1997

E-mail : lagaillarde@mail.chez.com

 

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