Contes culinaires - page 18
Samedi 12 juillet 1997 : Cher journal, Un peu après le déjeuner, un motard est arrivé au village. Il avait une de ces grosses motos de policier blanche mais il n'y avait pas écrit police dessus et le garçon était en jeans. Je prenais le soleil devant la maison sur le banc, comme toujours à cette heure. Le garçon a garé sa moto prés de la fontaine et est venu s'asseoir à côté de moi sur le banc. Après tout, les bancs publics et le soleil appartiennent à tout le monde. Après un temps qui a sans doutes dû lui paraître assez long, il s'est mis à parler sans me regarder. "Je suis malheureux, j'ai besoin de parler à quelqu'un." C'est bien ma veine, en quatre vingt ans, personne ne m'a jamais vraiment écouté, moi. De toute ma vie, je n'ai eu que toi, mon journal intime, comme confident. Et voilà que je m'aperçois qu'il aurait suffit que je vienne m'asseoir sur un banc à côté d'un inconnu pour qu'il m'écoute. Car bien sûr, je n'allais pas lui refuser de l'écouter. Alors il a parlé. Son histoire était somme toutes banale et son chagrin était d'amour. Il ne savait pas comment faire pour qu'elle l'aime et s'imaginait sans doutes que, parce que j'avais vécu trois fois sa vie, j'aurai des idées auxquelles il n'avait pas pensé. C'était finalement un garçon à l'esprit pratique et assez organisé. Comme il m'était assez sympathique je le laissais parler une bonne heure et quand il n'eut plus rien a dire je me levais et lui demandais de m'accompagner au jardin. -"Prends ton casque, mon garçon, tu vas en avoir besoin." Je n'avais pas l'intention m'improviser psychanalyste à mon âge et donc, si je voulais éviter qu'il vienne seul chaque samedi me raconter ses malheurs, il fallait prendre les choses en mains. Mais avant de lui expliquer mon plan, il fallait qu'il me paie. Les poires avaient mûri tôt cette année et le garçon était assez grand. Il s'acquitta de sa dette de bonne grâce, monta à l'échelle et remplit son casque de belles poires. -"Ca, mon garçon, c'est juste pour t'avoir écouté aujourd'hui. Si tu veux que je t'aide pour ta Clémence, il faut que tu nous pèles quatre poires, avec l'arthrose, je ne peux plus rien faire de valable de mes vieilles mains." Pendant qu'il pelait les poires, je sortais de la réserve deux veilles bouteilles de rouge et un bâton de cannelle. Je mis le vin à chauffer avec les poires pelées, du miel et lui demandait de râper la cannelle au dessus de la casserole en cuivre. L'alcool aidant, je trouvais les mots pour lui expliquer mon plan et le convaincre qu'en amour il n'y a pas de règle et que le pire des mensonges pouvait être fait le cur sincère et pur.
Mardi 22 juillet 1997 : Cher journal, Ca y est, mon petit fils pour de rire est venu me présenter sa belle à midi, tout se passe comme prévu, la fille est intelligente et il va falloir y aller progressivement mais je suis sûre qu'elle va l'aimer.
Guillaume Lagaillarde
Le 31 aôut 1997E-mail : lagaillarde@mail.chez.com