Contes culinaires - page 17
-"Vous savez madame, c'est très gentil de nous avoir invités, ça fait vraiment du bien de s'évader du bureau à midi et de pouvoir se soustraire à la corvée de déjeuner avec les collègues." -"J'ai quatre vingt ans mais tu me ferais plaisir si tu me tutoyais. J'en profite qu'il est à la cave pour te le dire parce qu'il est timide mais, mon petit fils, il en pince vraiment pour toi. Tu sais, c'est la première fois qu'il me présente une petite amie " -"Je le vois bien qu'il me fait la cour et, à moi aussi il me plaît mais, vous, enfin tu sais, nous ne sommes qu'amis et j'ai déjà un amoureux" -"Cela ne me regarde sans doute pas et je suis peut être trop gâteuse pour donner des conseils mais aujourd'hui que j'arrive au bout du chemin, je regrette bien des fois de ne pas m'être plus souvent laisser aller, si tu vois ce que je veux dire..." Elle était attendrissante sa grand mère et elle ne semblait pas si gâteuse que ça. Mais la conversation prenait un tour un peu gênant. Je ne tenais pas vraiment à disserter sur les vertus de la fidélité avec la grand mère d'un garçon qui me courtisait. "Hum, c'est très joli et ça sent vraiment bon, qu'est-ce que c'est ?" "Ca ma fille, c'est un secret que je ne peux laisser sortir de la famille..." me répondit-elle, le regard malicieux. Décidément, cette femme avait de la suite dans les idées. Heureusement, il revenait de la cave avec une bouteille de côte de Provence. "Ta grand mère est vraiment intraitable, elle refuse de me donner la recette de ces délicieux beignets, elle prétend que c'est un secret familial qu'elle ne peut trahir." "Ne l'écoute pas, mémé est une mythomane de première, cela n'a rien de secret, ce sont des beignets de fleurs de courgettes. Il faut juste tremper les fleurs dans une pâte a beignets assez fluide et les faire frire. Le seul problème, c'est qu'il faut un jardin potager, ne pas rater le matin où les fleurs éclosent et les cueillir juste avant le déjeuner. Les fleurs de courgettes sont un peu comme les fraises, deux heures après avoir été cueillies, elles ont déjà perdu la moitié de leur arôme." "Tu vois ma fille, le problème avec mon petit fils c'est qu'il est trop sincère. Vous, les jeunes, votre génération n'a pas connu la guerre et vous ne savez pas mentir. Mais voilà que je me mets à radoter comme une vieille peau. ne m'écoutez pas mes enfants, et servez vous copieusement, à mon âge, je n'ai plus beaucoup d'appétit." Nous prîmes l'habitude, une fois par semaine d'aller déjeuner chez sa grand mère. Elle nous faisait les légumes de saison, comme elle avait de l'arthrose, elle ne pouvait plus s'occuper du poulailler et c'est le voisin qui la fournissait en volaille. En échange, elle lui indiquait les coins secrets à champignons de la région où ses vieilles jambes ne pouvaient plus la porter. souvent, elle envoyait son petit fils chercher quelque chose à la cave ou au grenier qu'elle savait ne pas y être. Nous pouvions alors parler "entre femmes", comme elle disait. C'est comme cela que je connus toutes les anecdotes de l'enfance de mon mari. Car, je ne savais trop comment, j'étais bien sûr tombée amoureuse de lui. Cela fait maintenant deux ans que grand mère est morte. Lorsque notre fille Précilia me fait ses yeux de Bambi quand elle a fait une bêtise, je crois revoir en elle toute la malice de son "arrière grand mère". Malgré mes efforts, Précilia semble avoir hérité d'elle l'art du mensonge. J'ai beau savoir aujourd'hui tout le fin mot de l'histoire, je suis toujours amoureuse de mon époux. Cela n'a pas été facile de lui faire avouer sa supercherie mais à force de patience j'y suis parvenue ce matin. Peut être est-ce à cause de mon drôle de prénom que j'ai fini par le pardonner. Quelle drôle de sensation de se sentir aimer quelqu'un depuis dix ans et d'avoir encore tout à découvrir de lui.
Guillaume Lagaillarde
Le 31 aôut 1997E-mail : lagaillarde@mail.chez.com