Contes culinaires - page 16
Pour être majeure plus tôt, et s'affranchir de la tutelle parentale, Martine s'était faite mettre enceinte, avait refusé l'avortement et accepté d'épouser le pauvre étudiant en droit que ses seize ans avaient séduit. Elle fit une fausse couche et divorça le jour anniversaire de ses dix sept ans. Du haut de sa majorité chèrement acquise, Martine rêvait de devenir un jour un grand leader politique. Si, dans le fond, ses idées n'avaient rien de vraiment original, il s'agissait toujours en gros de lutter contre la société de consommation et de trouver des alternatives à la loi du marché, sa façon de les mettre en uvre suscitait sinon l'intérêt, du moins l'amusement de ses concitoyens. Sa petite guerre avait modestement commencé un sept octobre à Grenoble sur la place Grenette devant le Mac Donald. Aidée de quelques amis et financée par les vendeurs de Kebab de la place aux herbes, elle avait imprimé un trac qu'elle distribuait aux clients du vendeur de hamburgers.
"Dites NON à l'impérialisme culinaire ! En proposant le même hamburger sur toute la surface de la planète, Les discounters de la restauration rapide cherchent à imposer un goût unique et assassinent les particularismes régionaux. Ensemble, nous pouvons lutter contre cela et refuser de participer au nivellement des cultures."
Le texte n'était pas très original et appelait bien sûr au boycott. Mais comme elle avait l'esprit pratique et qu'elle avait soigneusement préparé son affaire, Martine donnait ensuite une liste de restaurants dont le patron s'était engagé, pour le prix d'un menu big mac, à servir un repas équivalant en apport calorifique. Bien sûr, entre les bars à Kebab, pizzeria et vendeurs de nems on ne trouvait pas beaucoup de grandes tables mais c'était déjà un début. Il y avait aussi quelques dizaines d'adresses de particuliers qui, dans la mesure des chaises disponibles, invitaient à manger chez eux. Il était alors de bon ton de participer aux frais à hauteur du prix du menu King Burger. En cinq jours, la fréquentation du Mac Donald baissa de moitié. Cela suffisait sans doutes à rendre l'établissement déficitaire mais elle savait que si elle ne trouvait pas quelque chose de nouveau, son mouvement s'épuiserait et la vie reprendrait son cours normal. En plus, comme il y avait moins de monde, l'attente était plus courte et les gens pressés continuaient à s'alimenter chez le géant de la restauration rapide. Alors, toujours financée par les marchands de Kebab et les vendeurs de merguez à la sauvette qui étaient venus en renfort, elle enrôla une armée de volontaires pour se payer des cafés à deux francs au Mac Do. Bien sûr, ils le faisaient aux heures stratégiques et, à la fin des séances de cinéma, une queue de clients décourageante se formait aux comptoirs des vendeurs de hamburgers. Comme chaque client commandait le même petit noir, les machines à café et les caissières étaient vite saturées et le pauvre courageux qui voulait se payer un King fish et une moyenne frite devait parfois attendre une heure pour passer commande. Une fois arrivé à la caisse, l'huile pour les frites était froide ou bien le client, hagard, voyait la caissière lui tendre un café par habitude. Après trois semaines de lutte, les gens avaient commencé à s'habituer à manger les uns chez les autres et à alterner, pizza, soupe vietnamienne et kebab quand ils sortaient. Des mouvements similaires prenaient naissance dans d'autres villes d'Europe. Paniquée par l'ampleur du phénomène, la direction de Mac Donald France avait divisé ses tarifs par deux pour essayer de regagner sa clientèle. Mais les restaurateurs déposèrent plainte pour vente à perte. On fit courir le bruit que Mac Donald n'arrivait plus à écouler ses stocks et que la viande s'avariait. Bien sûr, c'était faux, mais, même si tout le monde le savait déjà, Mac Donald ne pouvait pas dire que ses steaks hachés étaient surgelés. C'était risquer une trop mauvaise publicité. Assez vite les média s'intéressèrent à l'affaire et Martine laissait faire. Elle se disait qu'il fallait procéder par étapes. D'abord gagner la guerre contre Mac Donald pour marquer les esprits et ensuite, elle réglerait leurs comptes aux média. Elle fût bientôt invitée dans plusieurs émissions en vue et utilisa sans vergogne son histoire personnelle de jeune fille s'étant retrouvée seule et enceinte à seize ans pour attendrir les spectateurs et les gagner à sa cause. On la vit même poser nue avec Maïté en couverture du magazine Lui, ce qui, certes était excessif mais ajouta à la sympathie de sa cause. Que ses adversaires lui reprochent son inconscience et le tort qu'elle faisait au pays en mettant en péril les emplois des personnes que le géant du hamburger faisait vivre, elle envoyait d'anciens serveurs aux conférences de presse à sa place pour témoigner des conditions de travail et des abus des Mac Donalds en terme d'horaires et de chantage au travail. Avec des subventions de l'état pour la création d'entreprises, les anciens caissiers achetaient des camionnettes qu'il transformaient en restaurants ambulants. On pouvait ainsi déguster, à Toulouse, pour trente francs un sandwich au confit de canard place du Capitole. C'est d'ailleurs aujourd'hui un des seuls vestiges de la première croisade de Martine. Les chaînes de restauration rapide étaient trop puissantes, elle sont parvenues à soudoyer les fonctionnaires du comité d'hygiène et de sécurité pour faire fermer la plupart des vendeurs de vraies frites ambulants et le fisc s'est acharné contre les particuliers qui s'invitaient les uns les autres à manger pour non déclarations d'avantages en nature. Bien sûr, la lutte continue et la résistance s'organise, les échoppes à Kebab ne sont pas mortes et un vieux pépé en imperméable vend toujours, sous le manteau, ses sandwichs au canard prés du capitole mais l'impérialisme culinaire à repris le dessus et Martine a quitté l'Europe, écurée.
Au fond du vieux puits, le poupon en plastique regardait de son il vitreux la tête miraculeusement intacte d'une antique poupée en porcelaine. Avant de s'enfuir, Martine était venue jeter dans le puis familial le bébé qu'elle n'avait pas voulu.
Guillaume Lagaillarde
Le 31 aôut 1997E-mail : lagaillarde@mail.chez.com