Contes culinaires - page 15

 

Le vieux pris sa guitare et s'installa sous la tonnelle. Cela faisait des années qu'il n'avait plus joué mais c'était l'anniversaire de la mama qui aurait eu cent douze ans ce jour là si la mer ne l'avait pas emporté dix ans plus tôt alors qu'elle ramassait des bigorneaux avec sa nièce Martine. Elle aurait pu nager jusqu'à la rive car elle était encore vigoureuse mais elle avait préféré se laisser dériver au large en criant à la petite fille de ne pas s'inquiéter et de rentrer faire cuire leur récolte pour l'apéritif. Elle souriait car elle sentait contre sa cuisse la flasque de whisky qui ne quittait jamais la poche de sa robe. En rentrant, la petite avait mis les bigorneaux dans une grande marmite avec un peu d'eau, du thym, du laurier et quelques brins de safran dont on ne manquait jamais à la ferme. Quand on lui demanda où était la mama, elle répondit qu'elle se baignait et qu'elle avait dit de ne pas l'attendre pour le dîner. Sur des accords de flamenco, le vieux chantait l'histoire de sa mère au paradis prenant l'apéritif avec Sainte Rita qui lui expliquait comment lancer des sorts de culpabilité aux maris infidèles pour qu'ils regagnent le foyer. Ses doigts le faisaient souffrir et il jouait laborieusement car il avait de l'arthrose. Mais la chanson était belle et nostalgique. Il implorait aussi sa sœur Aurelia de lui pardonner d'avoir jeté sa poupée préférée dans le puits lorsqu'ils étaient enfants. Aurelia qui ôtait les pistils des fleurs de Safran dans la cuisine pleurait en cachette. Elle aurait bien voulu faire un geste, lui dire que cela lui était bien égal maintenant. Mais elle avait le cœur sec de trop de rancœur et ce n'était pas vrai que cela lui était égal. Et puis sa tâche demandait de l'attention et elle avait autre chose à faire que de se lamenter, elle. Le vieux avait les mains blanches de trop souffrir et c'était vrai qu'à force de pleurer sur son sort, la chanson tournait en rond. Ses mains lui faisait trop mal pour continuer à jouer et l'inspiration lui manquait pour le chant. Il se leva pour aller se jeter dans le puits. Le puits était à sec depuis fin juillet et l'on entendit pas de plouf. Pourtant il n'avait pas du mourir sur le coup car, quand les carabiniers remontèrent son corps de vieillard, il serrait contre lui les restes d'une vieille bicyclette rouillée. La petite fille cachée au fond de l'esprit d'Aurelia ne put s'empêcher de sourire. Elle était enfin vengée. C'était elle qui, à la faveur de la nuit avait dérobé soixante ans plus tôt le vélo de son frère pour l'envoyer rejoindre sa poupée.

 

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Guillaume Lagaillarde
Le 31 aôut 1997

E-mail : lagaillarde@mail.chez.com

 

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