Contes culinaires - page 2
Tyss est une esquimaude très frileuse. A force d'avoir froid, au fil des saisons, sa peau est devenue bleu. Là bas, au Groenland, l'été dure la moitié d'une année et Tyss, encore plus coquette que frileuse, aime à passer de longues heures allongée nue sur une peau d'ours blanc devant son igloo. Le soleil qui se reflète sur la banquise lui donne alors un charmant bronzage, sa peau devient bleu marine. Quand elle ne bronze pas, Tyss va à la pèche. Emmitouflée dans un gros manteau en cuir de caribou doublé de fourrure de lièvre blanc, on la voit souvent sur le lac, au bord d'un trou rond. Un bout de lard de phoque flotte au milieu du trou. Là, en espérant qu'un saumon ou une truite veuille bien monter gober l'appât, elle rêvasse et s'invente un amant qui l'emmènerait vivre dans un monde où il ferait toujours chaud. Ce jour là, en se penchant vers l'eau, Tyss Le voit. Il est assis au bord de l'eau sur un tronc d'arbre. La neige est jaune et semble constituée de petits grains très fins. Le garçon joue d'un instrument à cordes et il chante. C'est drôle, sa peau est toute noire et derrière lui, elle distingue de grandes tiges marron coiffées de larges feuilles vertes. Mais un remous trouble l'eau et le garçon disparaît. Un saumon vient de monter. Tyss harponne la bête avant qu'elle ne replonge. -"C'est un beau poisson, grand mère l'aimera sûrement. " Sa pèche finie, Tyss rentre au campement. La grand mère de Tyss s'appelle Utoë, elle est Chamane. Il y a dans son igloo d'étranges odeurs provenant parait-il de plantes séchées qui poussent de l'autre côté du monde, au delà de l'océan. Nul ne sait comment elle se les procure car elle est vieille et aveugle et ne sort jamais de chez elle. Dans une lanterne en pierre, brûle la graisse d'un phoque moins prudent que ses frères. Tyss raconte sa vision à sa grand mère et demande comment faire pour que le garçon noir vienne l'épouser. Alors, Utoë demande à sa petite fille de découper les filets du saumon en plaques rectangulaires et d'en fariner le côté où il y a la peau lisse et argentée. Elle coupe en rondelles fines un oignon et met une grande poêle sur le feu avec un peu d'huile d'olives. Elle y dépose les filets de saumon coté peau en bas et sale au gros sel la chair crue. Lorsque le saumon est à moitié cuit, que le haut de la chair est encore cru, elle stoppe le feu, met les filets dans un plat et nappe la chair crue des tranches d'oignon et d'un filet d'huile d'olive. -"mon enfant, ce plat réconcilie le chaud et le froid, le cuit et le cru. déguste le en pensant à l'être aimé et il viendra à toi comme le loup vient à la louve au printemps."
Guillaume Lagaillarde
Le 31 aôut 1997E-mail : lagaillarde@mail.chez.com