Contes culinaires - page 4

 

Ce soir là, le canard était sur la table. Oh, il ne disait plus grand chose, le pauvre. En fait, il venait de la ferme voisine. Il était gentil le voisin, cette fois il avait pensé à enlever la tête et à couper l'animal en quatre beaux morceaux. Il devait savoir que je n'étais pas une fille de la campagne et que la tête du canard pendouillant au bout du cou plumé, me donnait des hauts le cœur. Surtout quand, comme la première fois, la volaille me regardait et me disait avec l'accent du midi :"t'en fais pas petite vas, j'ai eu une bonne vie pour un canard de ferme. Bien nourri, on m'a laissé patauger dans la marre et j'ai même partagé mon nid avec la canne de Jeanne qui m'a donné six beaux canetons. Régale toi bien ma belle, je préfère que tu me manges moi plutôt qu'un de ces pauvres malheureux élevés en batterie." Je nappais un grand plat de gros sel de Guérande, y déposait quelques tranches d'orange et les morceaux du canard. Je recouvrais le tout d'un kilo du même sel. Plus qu'à attendre jusqu'à demain. J'ai toujours aimé faire la cuisine pour mes amis. A cette époque là, Il était encore mon ami. La Noël approchait et j'avais acheté les bocaux en verre Le Parfait pour les conserves. Sur les étiquettes autocollantes, j'écrivais au feutre : Joyeux Noël, Confit de canard, bocal à n'ouvrir que pour les repas avec ton amie Julie ou, à l'extrême limite avec une amoureuse. C'était tard et il me tardait de finir les aventures d'Ulysse qui m'attendaient sur ma table de chevet. Je me couchais donc pour lire quelques chapitres du roman qui me tenait en haleine depuis la veille. Le lendemain, j'allais au village acheter de la graisse de canard. Au retour, je croisais Hortense, Sa chèvre, qui faisait sa promenade de sortie d'étable avec les autres cabris. Je n'aimais pas Hortense. C'était une prétentieuse qui cherchait toujours à se distinguer, à sortir du troupeau. Et puis, les chèvres, c'est comme les canards, normalement ça ne doit pas parler. Le canard lavé de son sel cuisait à feu doux dans la graisse avec les tranches d'orange. On entendait le glouglou du plat qui mijote et le chat dormait près de la cheminée. J'étais contente, nouvelle au village, j'avais enfin trouvé un véritable ami. Je lui préparais son cadeau. Après plusieurs heures de cuisson, la viande était bien tendre et il ne me restait plus qu'à verser dans les bocaux... Et à attendre Noël... Mon ami avait accroché des guirlandes lumineuses à sa maison et m'attendait pour dîner. En le voyant sur le pas de la porte, il me vint une idée sotte. Peut être qu'il me courtisait et cherchait plus que mon amitié. Mais non, nous étions seuls à manger tous les deux parce que Pépie, Lucie et Marc passaient Noël en famille. J'étais injuste de penser comme cela. Il avait préparé une drôle de salade au fromage de chèvre chaud et au miel. Je me rappelle, même après tant d'années, l'émotion des premières bouchées. Je m'imaginais dans ces bras, agrippant ses fesses pour le sentir serré encore plus fort contre moi. Je le voyais se roulant dans l'herbe et jouant à l'ogre gentil avec nos enfants. Et puis, j'ai entendu comme un bourdonnement derrière ma tête. Un abeille venue d'on ne savait où s'est précipité vers ma nuque. D'un brusque haussement d'épaule, j'écrasais l'insecte contre ma joue. Mais c'était trop tard, elle m'avait eue. Alors, comme si le venin m'avait réveillée en sursaut d'un rêve agréable, j'ai compris qu'Il avait voulu me tromper. La salade était envoûtée. Il m'aimait et ne pouvait supporter l'idée que je ne lui accorde que mon amitié. Folle de rage, je suis sortie dans la neige et j'ai couru jusque chez moi. Là, j'ai fait ma valise et je suis partie de son village de fous pour rejoindre mon pays sage où les cochons sont vendus en tranche dans des barquettes en plastique et où les abeilles ne sont pas des nymphomanes hystériques et jalouses. Je ne L'ai jamais revu mais, souvent, en passant au rayon fromages de mon super marché Champion, j'ai un peu plus chaud et je ne peux m'empêcher d'imaginer nos corps enlacés et sa bouche sur mes seins.

 

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Guillaume Lagaillarde
Le 31 aôut 1997

E-mail : lagaillarde@mail.chez.com

 

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