Contes culinaires - page 5
Hôtel Exelsior, Douzième Congrès Européen des Entrepreneurs, "Management Inter-culturel".
DRING ! SLACK !
A peine le téléphone a-t-il sonné, marquant l'heure du réveil, que je décroche. 6h00 : Je saute du lit et me dirige d'un pas décidé vers la salle de bains. En me rasant, je range soigneusement dans un coin inaccessible de mon esprit le rêve de la nuit où j'étais redevenu le jeune homme trop romantique de mes vingt ans. Je ne suis pas nu comme à cette époque mais élégamment vêtu d'un pyjama en soie sauvage. Je prends ma douche glacée pour bien tonifier mon corps d'athlète et me savonne énergiquement. En me brossant les dents, je constate que mes canines ont encore poussé. Il est heureusement bien loin le temps où j'étais un jeune ingénieur naïf se liant d'amitié avec ses collègues. En fait, je suis assez vite passé du stade petit chiot de bureau d'étude à celui de jeune loup de l'entreprise pour finalement devenir un des crocodiles du Revamping les plus respectés du monde occidental. J'ai même quelques poils sur le torse ! Je sorts de la salle de bain en m'essuyant les cheveux (Cruz Castillo faisait souvent ça dans Santa Barbara, ça permet de montrer les muscles saillants et la peau bronzée par contraste avec la blancheur de la serviette). Pamella est encore dans le lit. Elle vient de se réveiller. -"Hum... tu sais, tu as été formidable, mon bel étalon ! Reste et fais moi encore grimper aux rideaux !" -"Désolé, Chérie, je ne peux pas, j'ai footing avec les américains. Rendors toi, c'est pas encore l'heure de l'ouverture des boutiques de fringues. Elle est bien cette petite, la semaine m'aura coûté un peu cher en cadeaux mais quel cul ! Il faudra que je prenne son téléphone avant de la quitter. On ne sait jamais..." J'enfile un short, un polo et des tennis. Avant de sortir de la chambre, je révise une dernière fois le trombinoscope des participants : "Arthur Penton : Quality Manager, Jean Louis Decay : Purchase director... Myckael Canney : Templeton Investment Director..." Ah, voilà, c'est lui. "Myckael, Myckael, Myckael..."
Les américains sont là, ils m'attendent à l'entrée du parc. -"Hie, Myke ! hey, you look great ! Oh la la, il a encore grossi. j'espère qu'il va pas me chopper l'infarctus avant d'avoir signé pour l'usine de Minsk."
17h00 : Ca y est, le gros Myckael a fini son intervention sur la politique d'investissement industriel en Chine. J'ai pu lui poser une question facile à laquelle je savais qu'il avait préparé une réponse humoristique qui le mettrait en valeur et il m'a signé l'investissement pour trois usines en Biélorussie. Sur le chemin qui mène à l'hôtel, il y a un de ces petits marchés de produits régionaux dont raffole ma niaise de femme. Deux tréteaux, une planche recouverte de toile cirée et, derrière, une mémé qui vend des bocaux de foie gras de canard. Elle me tend une assiette en papier avec des petits toasts. C'est gratuit, pourquoi se priver ! Le toast a exactement le même goût que le foie gras que faisait ma grand mère. Je me rappelle qu'elle me les envoyait par colis postaux à l'époque où j'étais étudiant. En ce temps là, j'avais des amis. Que sont-ils devenus? Que suis-je devenu? Pour la première fois depuis des années, les larmes me viennent aux yeux. Il n'est sans doute pas trop tard, je peux encore changer. Je vais acheter un gros bloc de foie gras, une bouteille de Mont Bazillac, du pain complet, des figues, un panier en osier et une grande couverture à carreaux rouge. Ce soir, j'emmènerai Pamella en pique-nique et je serai doux et romantique comme j'ai su l'être il y a si longtemps. La vieille femme m'enveloppe le bocal de foie gras dans un papier journal. -"Voilà, Régalez vous bien Monsieur, ça fait cent cinquante francs" -"Vous pouvez me faire une facture s'il vous plaît. Je trouverai bien à la replacer dans une note de frais."
Guillaume Lagaillarde
Le 31 aôut 1997E-mail : lagaillarde@mail.chez.com