Contes culinaires - page 6
Dans le jardin, derrière la maison, il y a ces drôles de champignons. Je les ai d'abord pris pour des mousserons ordinaires. Il faut dire qu'ils en ont le goût et l'apparence. Petits, la tige fine au chapeau marron, ils poussent en anneaux de quelques pas de diamètre. Je les appelle mes champignons de Sainte Rita, patronne des femmes trompées. Les soirs où Clémentine et Émilie dorment chez les voisins, je m'en fais une poêlée à feu vif dans un peu d'huile avec de l'ail et du persil. J'ouvre une bouteille de Cahors et me laisse aller à la dégustation. La scène apparaît alors, là, sur la table. Ce n'est pas une image floue comme dans ces mauvais films de science fiction. Il est là, souvent dans une chambre d'hôtel, toujours avec une fille différente. La fille ressemble à une poupée Barby et, comme elle en a la taille, j'ai parfois envie de la prendre et de la serrer dans mes bras comme quand j'étais gamine. Oh, elle peut bien coucher avec mon mari, ça ne m'importe plus. Comme il est mignon, il s'applique. On dirait un petit lutin faisant l'amour à une fée. Je me demande ce qu'il se passerait si je l'attrapais entre mes doigts par la taille et le jetais à côté du lit. Mais je n'ai jamais rien osé toucher de ces étranges scénettes. Je suis sûre qu'il se passerait quelque chose de terrible si je le faisais. Parfois, les champignons de Sainte Rita ne me montrent pas la scène classée X. Mais je sais que c'est après. Il n'est qu'à d'observer son attitude suffisante et ses répliques machistes pour savoir qu'il a déjà eu ce qu'il voulait. Je ne comprends pas pourquoi il a changé comme ça. Il était si gentil quand nous nous sommes rencontrés. Aujourd'hui encore, j'ai parfois l'impression qu'il suffirait d'un rien pour qu'il redevienne comme avant et que je me remette à l'aimer. Mais non, il ne change pas et je reste amoureuse de l'homme qu'il a été. Alors, les vendredis où il n'est pas là, j'envoie les enfants chez les voisins et me console en le regardant être odieux avec d'autres femmes que moi. Il n'y a pas de raison que seule l'épouse légitime souffre ! Tiens, ce soir ce n'est pas une chambre d'hôtel. Ils sont dans un parc au bord d'un lac. Assis sur une couverture rouge à carreaux blancs, ils pique-niquent. C'est étrange, elle rie et lui aussi a l'air heureux. Il lui sert un verre de vin blanc et sort un petit bouquet de marguerites du panier en osier. Il semble plus jeune, même en l'embrassant, il a l'air timide. C'est comme ça qu'il était au début. Pour la première fois en sept ans de mariage, je suis jalouse et furieuse. Ce n'est plus un salaud qui s'offre une aventure que j'ai sous les yeux mais l'homme que j'aime qui me trompe avec une autre. C'est décidé, demain j'irai dans le bois lui cueillir des champignons. Mais cette fois, je laisserai de côté les cèpes crâneurs sur leurs gros pieds et les girolles qui forment les tâches orange dans le sous bois. Cette fois, je ne lui ramasserai que les grandes amanites au chapeau vert clair. Celles qui ont, parait il, une saveur surpassant tous les autres champignons mais que l'on ne mange qu'une seule fois dans sa vie, le jour du dernier repas. Les amanites que l'on appelle phalloïdes.
Guillaume Lagaillarde
Le 31 aôut 1997E-mail : lagaillarde@mail.chez.com