Contes culinaires - page 8

 

Cassandre aurait tant aimé savoir cuisiner. Comment lui reprocher cela? Chez ses parents, c'était Naya qui cuisinait. Petite, elle aurait bien aimé, que la Tatie Naya lui apprenne à cuisiner. Mais sa mère qui avait été féministe s'y opposait farouchement. Jamais sa fille ne serait prisonnière des fourneaux qui avaient asservi des générations de femmes au foyer. En réalité Tatie Naya était la maïd. Dans sa fuite du Cambodge sur une jonque en paille rafistolée de vieux morceaux de polystyrène elle avait perdu son mari et ses deux filles. Mais, en présence de la petite, les parents de Cassandre l'appelaient Tatie Naya. Anciens soixante huitards, ils étaient gênés et ne voulaient pas avoir à expliquer à leur enfant qu'ils payaient quelqu'un pour s'occuper de la cuisine et des tâches ménagères. Pourtant, même si Tatie Naya avait interdiction formelle de lui apprendre la cuisine, dès qu'elle le pouvait, la petite Cassandre trompait la vigilance de sa mère et s'installait sur le grand tabouret de bar de la cuisine pour observer la bonne. Ce n'était pas parce qu'elle avait six ans qu'elle ne savait pas ce qu'était une bonne ! Elle trouvait même ces parents un peu méchants d'appeler la bonne "Tatie" car ses vraies Tantes étaient beaucoup moins jolies que Naya et ne lui accordaient que bien peu d'attention les rares fois où elles venaient à la maison papoter avec ses parents. Ce qu'elle aimait par dessus tout, c'était quand Naya sortait les couteaux du vieil étui en cuir accroché au mur. C'était presque magique, en deux coups dans le dos de la truite, elle ôtait l'arête et vidait le poisson sans l'abîmer. Posé sur une grande assiette, on pouvait croire que le poisson n'avait pas encore été touché. Quand elle coupait les pommes de terre, les carottes et les navets en petits cubes, les mains allaient plus vite que les yeux de la petite. Cassandre était sûre que même les yeux bandés, Naya aurait pu faire cela. D'ailleurs, souvent elle avait surpris Naya qui la couvait du regard avec des larmes dans les yeux sans pour autant s'arrêter de couper les légumes ou de préparer les truites. Puis, elle rinçait les couteaux, les séchait presqu'amoureusement, les aiguisait en les faisant glisser très vite deux par deux l'un contre l'autre et elle les rangeait dans leur étui. Ensuite, elle garnissait l'intérieur des poissons de feuilles d'oseille dont l'acidité dissoudrait les dernières petites arêtes et leur farinait la chair du dos. Dans un mélange d'eau et de beurre, elle cuisait les légumes qui viendraient garnir le dos ouvert des truites frites dans l'huile de pépins de raisins. Tout cela fascinait Cassandre. Pourtant, jamais Naya ne se risqua à braver l'interdit de ses employeurs pour apprendre son art à l'enfant. A vingt sept ans, Cassandre vivait seule. Quand elle invitait ses amis à manger, elle descendait au bureau de tabac acheter Madame Figaro. Une fois chez elle, elle suivait scrupuleusement les indications de la fiche cuisine. Ses dîners était parfaits et les plats exactement comme sur les photos. Pourtant, elle sentait bien au fond de son cœur que ce n'était pas cela cuisiner. Il n'y avait rien d'elle même dans le poulet au miel et aux céréales. Quand elle était dans sa cuisine, quelque chose se bloquait en elle et les émotions ne sortaient pas. Elle n'était qu'un robot exécutant avec précision les instructions d'un programme sur fiche cartonnée.

 

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Guillaume Lagaillarde
Le 31 aôut 1997

E-mail : lagaillarde@mail.chez.com

 

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